Les Chefs d’Etats de la Cedeao, vont se retrouver mercredi à « L’Indépendance Square » d’Accra pour célébrer le jubilé du cinquantième anniversaire de l’indépendance du Ghana. Pourtant sur les frontières de ce pays, considéré comme une référence en matière de bonne gouvernance, leurs compatriotes croupissent sous l’autel de la corruption organisée et entretenue par les services de l’immigration au détriment de la libre circulation des personnes et des biens. Reportage.
‘’ Vous pensez qu’il suffit de munir d’un passeport pour traverser librement la frontière ! ’’, lance, dans un français approximatif, un agent en uniforme scrutant attentivement les cachets d’un passeport « Ecowas », à la recherche de la moindre faille. Pour le groupe de journalistes qui traversait, de retour d’un séminaire, la frontière Ghana-Togo en cette après midi de samedi, il s’agissait d’une simple boutade de policier. Pourtant l’agent des services ghanéens de l’immigration en poste à Aflao n’a pas l’air de badiner. ‘’ Vous allez donner 20 000 cedi (1000 F CFA) ’’, dit-il, visiblement déçu de n’avoir rien à reprocher à la pièce. Après avoir résisté, pendant plusieurs minutes, aux supplications du détenteur du passeport, l’homme en uniforme vert a remis le document contre un vieux billet de 10. 000 cedi.
Le suivant était l’un des journalistes qui avaient observé la scène avec beaucoup de désapprobation.
‘’ Vous avez excédé votre séjour d’un jour, cela fait 100. 000 cedi (5000 F CFA) d’amende’’, explique-t-il. Toutes les tentatives de justifier les raisons de ce retard ont soldé par un échec. Voulant revendiquer son droit de citoyen de la Cedeao, le policier ghanéen considère la colère du journaliste (qui n’a aucunement dévoilé son identité d’homme de média) comme outrage à un agent de sécurité. ‘’ Vous allez payer 10. 000 francs Cfa ou bien vous irez répondre de votre provocation à la brigade’’, menace-t-il, rapportant à son collègue venu s’enquérir de la situation, ce qu’il considère comme une inconduite du passager. Se sentant en insécurité devant des policiers corrompus jusqu’au coup, le journaliste, à contre cœur, a fini par remettre les 10. 000 francs Cfa. Gagné par une mauvaise conscience sur le coup du passager ‘’ récalcitrant ’’, l’agent ‘’offensé’’ a laissé passé le reste des journalistes, ayant constaté qu’ils étaient de la même délégation.
On a dit intégration
Pourtant, durant les deux semaines de séminaire qu’ils ont passés à Accra, la capitale ghanéenne, ces journalistes n’ont discuté que intégration et libre circulation des personnes et des biens. Les tracasseries à la frontière d’Aflao les ont confortés dans leur réflexion que ces concepts mettront du temps avant de se traduire dans le vécu des populations de la sous-région.
En effet, cela fait déjà 28 ans que la conférence des Chefs d’Etat et de gouvernement de la Cedeao a adopté le protocole sur la libre circulation des personnes censé abolir des visas, le droit de résidence et le droit d’établissement. Dans l’esprit de cet accord, ‘’ tout citoyen de la Communauté, excepté celui entrant dans la catégorie des immigrants inadmissibles aux termes des lois et règlements en vigueur dans le pays, désirant séjourner dans un Etat-membre pour une durée maximum de quatre vingt dix (90) jours, pourra entrer sur le territoire de cet Etat membre sans avoir à présenter un visa. Il suffit au citoyen de la CEDEAO de posséder un document de voyage et de certificats internationaux de vaccination en cours de validité’’. Mieux, la détention d’un passeport par le citoyen de la Communauté le dispense de remplir le formulaire d’immigration et d’émigration des Etats membres de la CEDEAO.
A la frontière d’Aflao, toutes ces dispositions communautaires sont foulées aux pieds par les services de l’immigration. Pendant qu’on laisse parfois passer librement les personnes ne détenant aucune pièce par devers elles, la présentation d’un passeport donne lieu à des intimidations de toutes sortes et à des rançonnement. Les personnes en situation régulière, qui ne veulent pas céder aux tracasseries, sont, au mieux des cas, obligées à remplir le formulaire d’immigration.
Même pipe, même tabac
Aflao n’est pas une exception dans la sous-région. « A la frontière bénino-nigériane de Sèmè Kraké, la situation est pire », explique un journaliste nigérian. Selon lui, avant de passer cette frontière, le passager doit franchir plusieurs postes de contrôles où le passage se négocie en Naïra ou en Franc Cfa. ‘’ Parfois, on a même des difficultés à dissocier les forces de l’ordre des bandits’’, ajoute-t-il.
Si les Béninois et les Togolais n’éprouvent pas de difficultés sur la frontière de Hillacondji (Bénin-Togo), ce n’est pas le cas des citoyens anglophones qui se disent victimes des rançonnements.‘’ Même dans les aéroports, les policiers vous demandent de l’argent’’, soutient un journaliste ivoirien qui a témoigné au cours du séminaire, sur les tracasseries policières à l’aéroport d’Abidjan.
Les rançonnements sur les frontières ouest-africaines, qui ne datent pas d’aujourd’hui, avaient déjà préoccupé les Chef d’Etat de la Cedeao qui avaient recommandé, il y a quelques années, la création des comités nationaux de suivi des programmes sur la libre circulation des personnes et de transport. Bien que ces comités aient été mis en place dans 10 Etats membres (Bénin, Burkina Faso, Ghana, Guinée, Mali, Niger, Nigéria, Sénégal, Sierra Léone et Togo), les obstacles à la libre circulation des personnes et des biens se posent toujours avec acuité.
Trente deux ans après la création de la Cedeao, la libre circulation des personnes tarde encore à devenir une réalité. Malgré cette triste réalité, les Chefs d’Etat de la région vont encore se trouver à Accra pour parler d’intégration et d’amitié entre les peuples. Pendant que sur les frontières, leurs compatriotes subissent la loi de la corruption érigée et entretenue par des forces de sécurité indélicates.
Gnona Afangbédji