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Secteur oléagineux au Bénin: Quand la contrebande fait la nique à l’Etat

Posté par gnona le 03 Wed, 21 Mar 2007 17:06:20 +000020 23, 2007

Depuis l’interdiction de l’importation des huiles par les frontières terrestres du Bénin, les contrebandiers se sont trouvés des arguments pour intensifier le trafic illicite de l’huile végétale. Enquête sur les traces d’une filière organisée où les acteurs s’enrichissent au détriment de l’Etat et au péril de l’industrie locale et communautaire.

Hillacondji, frontière Bénin-Togo. Des poids lourds sont stationnés en une file interminable attendant les formalités d’usage pour fouler le sol béninois. Ils arrivent pour la plupart des ports de Lomé et de Tèma où ils ont chargé des conserves, des cosmétiques, des chaussures, des friperies et d’autres marchandises venus d’Afrique du Sud, des Amériques, d’Europe ou de l’Asie. Mais pas une trace d’huile végétale. ’’ Depuis deux mois, les huiles ne passent plus’’, confirme Charles Sèzan, chef service des opérations commerciales à la recette des douanes de Hillacondji. Cet inspecteur des douanes béninoises fait référence à l’arrêté interministériel portant interdiction temporaire de l’importation au Bénin des huiles alimentaires par voie terrestre en vigueur depuis le 8 novembre 2006 censée donner un coup de pouce à l’industrie oléagineuse locale plombée par la concurrence déloyale des produits importés. ‘’ Mêmes parmi les produits sous escorte en transit vers le Nigéria, il n’y a pas d’huiles, nous ne saurions d’ailleurs accepter son passage sur notre territoire à cause de la coopération douanière qui existe entre les deux pays, l’huile étant encore sur la liste des produits prohibés par le Nigéria’’, rassure à la frontière un contrôleur des douanes qui a requis l’anonymat. A la société de transit et de consignation SC Trans sise à Hillacondji, c’est le même son de cloche. Julien de Souza, le déclarant en douane indique que depuis la suspension, sa société n’a plus traité un seul camion citerne de l’huile Duor dont l’agrément au régime communautaire est contesté par les autorités béninoises. Qu’à cela ne tienne.

Mais l’assurance que donne la version officielle contraste avec les informations recueillies dans le réseau informel que nous avons infiltré depuis la frontière. Bienvenu dans le royaume de la contrebande ! ‘’ Si l’huile ne passe pas par Hillacondji, cela ne veut pas dire que l’huile ne vient pas au Bénin’’, confie en Mina (langue locale) Rock, l’un des nos informateurs. Ayant loué les services d’un conducteur de moto sous prétexte de vouloir mieux connaître le circuit pour faire passer un appareil au retour du Ghana, ce dernier nous a conduit à la tombée de la nuit dans un labyrinthe de sentiers en pleine agglomération, de Hillacondji à Sanveecondji, les deux quartiers frontaliers du Bénin et du Togo. ‘’ Beaucoup de choses passent par ici, je ne peux pas te donner de détails, c’est le secret professionnel, tu prends pas comme çà’’, avance-t-il. Sur la route, des femmes au cou amorti par des années de travail de portefaix portaient sur la tête des bidons d’huile de 50 litres ou 25 litres en direction du Bénin. ‘’ Si vous voulez passer une grande quantité d’huile, il vaut mieux maîtriser le circuit de Vodomey ou de Tohoun puisque ici, les douaniers ne sont pas trop loin’’, conseille le taximan qui après nous avoir déposé sur la route d’Anecho démarre sa moto en direction de la frontière.

Une filière bien organisée

Embarquement pour Vodomey (Commune de Grand-Popo) sur la rive du fleuve Mono, un village fiché comme l’une des plaques tournantes de la contrebande dans le Mono. Dansou a passé une bonne partie de la journée à se reposer. Menuisier de formation, il a abandonné depuis dix ans la scie pour le travail de passeur attitré de produits prohibés connus au Bénin sous le terme générique de ‘’ Fayaho’’. ‘’Dans la grande nuit, il y aura encore du boulot’’, nous informe-t-il avec un air suffisant. Avec d’autres collègues cette nuit justement, ils vont transporter des bidons d’huiles importés à partir d’un entrepôt en pleine brousse vers la zone de Sazoué, un village mitoyen. Selon Dansou, des centaines de bidons jaunes de 25 litres chargés d’huiles transitent chaque jour par Vodomey. L’itinéraire tracé par notre informateur est le suivant. Des véhicules 404 bâchés transportent les huiles jusqu’à un repère caché de l’autre coté du fleuve à Louiscondji au Togo. La nuit, ces huiles parquées sont par la suite convoyées par des motos vers le fleuve où des pirogues affrétées assurent la traversée de l’eau. Une fois dans la zone de Vodomey, une équipe de motocyclistes est en position pour le convoyage vers des véhicules souvent positionnés à Sazoué. Destination : Comé. Cette petite ville (64 km de Cotonou) fait office d’entrepôts où les grossistes importateurs (des femmes pour la plupart) livrent leurs marchandises vers les marchés de Comé et de Cotonou. Nous avons d’ailleurs pu entrer dans l’une de ces maisons qui servent de magasin pour les contrebandiers. Stupéfaction ! Des centaines de bidons d’huile de 25 litres de marque Viking sont entreposés dans un grand appartement à deux chambres. Prix du bidon : 12000 F. De quoi donner du vertige aux industriels locaux.

Selon nos informateurs, si Comé peut être considérée comme la base arrière du trafic illicite de l’huile végétale dans le Mono, la région d’Azové constitue l’épicentre de ce commerce dans le département du Couffo. La presse a d’ailleurs révélé il y a quelques jours, la présence des magasins d’huiles qui transitent par Tohoun (village frontalier dans la commune d’Aplahoué) avant d’être écoulées vers les marchés d’Azové, de Bohicon et de Cotonou. Ce trafic est estimé entre 5 à 8 titans d’huiles par jour. Dans les grandes agglomérations de cette région du Bénin, les bidons jaunes dictent leur loi, aussi nombreux que les sachets en plastiques. La qualité de ces huiles pose problème parce qu’elles ne subissent aucune analyse du service de conditionnement et de la qualité des produits avant de passer sur les marchés. Dans le jargon des oléagineuxs, on parle d’huile de qualité douteuse, impropre à la consommation.

Au nom de la paix sociale

Le regain de vitalité de la contrebande de l’huile végétale relève d’un paradoxe. Comme si le gouvernement béninois a ouvert la boite de pandore, ce trafic illicite s’intensifie alors que non seulement le ministère en charge de commerce a créé une direction chargée de la lutte contre la fraude commerciale mais il a été institué la veille de la prise du décret portant interdiction de l’importation des huiles par voie terrestre, une brigade de la lutte contre la fraude. ‘’ Je me demande à quoi cette interdiction a servi si la contrebande persiste alors qu’on nous empêche de passer par la frontière créant ainsi un manque à gagner à la douane’’, analyse un importateur. En effet, si l’importation formelle, surtout de l’huile togolaise peut être suivie à la trace jusqu’à la frontière nigériane avec un certificat d’origine, prouvant que le produit a reçu un agrément Uemoa et Cedeao, donc bénéficiant des avantages préférentiels offerts dans les deux espaces d’union douanière, l’huile de contrebande, vendue emballée en bidon jaune, provient de l’Asie, donc hors de la zone communautaire. Elles constituent un danger non seulement pour les huileries béninoises mais aussi l’huilerie togolaise que certains importateurs voudraient voir contrer au Bénin pour une querelle commerciale bénino-béninoise. C’est pour cela que par dépit, sachant que l’abolition produit toujours des effets dérivants, tout le monde a la frontière s’accorde à se poser la question sur le bien-fondé et les objectifs commerciaux précis de mesure béninoise qui semble s’être trompée de cible. On invoque même la précipitation dans la prise de la mesure d’interdiction, et on se demande si la procédure qu’impose le règlement Uemoa fixant les modalités de dérogation aux contraintes de la politique commerciale commune, pour raison de sauvegarde d’un secteur national, a été respectée par ailleurs. Le problème est donc entier.

‘’Les textes ne peuvent pas grand-chose contre la contrebande. La contrebande est aussi vieille que le monde et malheureusement les contrebandiers sont souvent en avances sur les douaniers’’, justifie visiblement désarmé un agent de la région douanière de Comé qui avance que la question des huiles est très délicate et mérite d’être traitée avec beaucoup de circonspection. ‘’ Je parle en connaisseur du terrain. Le problème de l’huile comme d’autres produits ressemble un peu à celui de l’essence frelatée. Les actions d’assainissement se heurtent toujours à cet obstacle majeur de préservation de la paix sociale. Que deviendraient tous ces gens si ce commerce n’existait pas ’’, ajoute-t-il pensif. La prohibition dirigée contre une production communautaire au mieux est une épée dans l’eau, au pire une action contre la solidarité communautaire qui rate son but : lutter contre le vrai ennemi, la contrebande.

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